De l’esclavage et le servage traditionnels à l’exclusion actuelle, par Tatiana Sirbu

Nous allons commencer avec quelques précisions sur les toponymes Moldavie. La principauté de Moldavie correspond à peu près au territoire couvert par la région actuelle de Moldavie qui fait partie de la Roumanie et par la République de Moldavie. La Bessarabie est le territoire entre les rivières Nistru et Prut, connu sous ce nom à partir de 1812, qui a été sous régime tsariste (1812-1918) et sous administration roumaine (1918-1940, 1941-1944). La Bessarabie, amputée de deux districts de la partie méridionale (avec accès à la Mer Noire), d’un district septentrional et d’une partie de la Transnistrie, est dénommée République socialiste soviétique moldave (RSSM) sous le régime soviétique entre 1940-1941 et 1944-1991. La République de Moldavie (depuis août 1991) correspond à peu près au territoire de la RSSM sans la Transnistrie.

Cette région entre Prut et Nistru a donc été successivement une partie de la Principauté de la Moldavie, une région de l’Empire tsariste, une région de la Grande Roumanie, une république soviétique et finalement un pays à part entière. Ce cheminement très sinueux est marqué par beaucoup de déplacements de populations, de leur propre initiative mais aussi et surtout forcés. On n’approfondira pas ici l’aspect sur l’échange de populations mais on mentionnera seulement que les Tsiganes n’ont pas été exemptés de cette politique.

Le but de cet article est de familiariser rapidement le lecteur avec ce que représentaient, en termes de statut, de statistiques et de politiques, les Tsiganes (Roms) en Bessarabie, RSSM ; et avec ce qu’ils représentent actuellement en République de Moldavie.

Rétrospective historique

En Bessarabie tsariste, les Tsiganes ont gardé le même statut juridique d’esclaves jusqu’en 1861. Précisons que dans la Principauté de Moldavie, le statut d’esclaves des Tsiganes remonte aux premières attestations documentaires. Les premiers documents concernant les Tsiganes esclaves datent du début du XVe siècle. Ensuite les Tsiganes ont été mentionnés dans beaucoup de documents des princes et des monastères, et en général dans des documents attestant de leur vente comme esclaves.

Après 1812, le statut juridique des Tsiganes du nouveau territoire annexé à l’Empire tsariste n’a pas subi de changement important, à l’exception du remplacement du terme « esclave » par le terme « serf » et la disparition officielle de la catégorie des esclaves des monastères qu’on retrouve dans la catégorie des serfs des particuliers. Ainsi, les esclaves tsiganes du Prince se transforment en serfs de l’Etat et les deux catégories des esclaves tsiganes des boyards et des monastères deviennent des serfs des particuliers. La vente et l’achat des serfs tsiganes et le statut des Tsiganes serfs continuaient à être réglementés par les lois coutumières moldaves. Le principal document législatif qui concernait les Tsiganes était le Sobornicescul Hrisov d’Alexandru Mavrocordat de 1785. La deuxième partie de ce Sobornicescul Hrisov comprend les réglementations spéciales pour les Tsiganes, notamment sur les mariages entre une personne libre, c’est-à-dire un ou une Moldave et un esclave (un Tsigane). Ce document a été largement utilisé, comme en atteste sa réédition fréquente. Le texte roumain a été employé jusqu’en 1824, puis a fait place à des variantes russes rééditées notamment en 1827, 1831, et 1850. Mais le Sobornicescul Hrisov n’était pas le seul code de lois employé en Bessarabie tsariste ; il y avait aussi les projets de lois et les décrets dans le cadre de la politique tsariste de sédentarisation des Tsiganes. On constate un intérêt particulier pour les Tsiganes de Bessarabie et cette politique de sédentarisation a été surtout développée en Bessarabie et pendant le règne de Nikolaï Ier (1825-1855). Le but de cette politique était de fixer les serfs tsiganes d’Etat dans les villages et partiellement dans les villes et d’interdire leurs errances au sein de l’Empire. Finalement, le but n’a pas été atteint et quelques années plus tard, au moment des Réformes dans l’Empire, les Tsiganes ont été libérés du servage (1861) en même temps que les autres serfs de l’Empire. En Bessarabie, les Tsiganes étaient les seuls serfs car les paysans avaient été affranchis bien avant.

On suppose que cet intérêt particulier pour la Bessarabie est dû à sa position frontalière et à l’aspect statistique, c’est-à-dire au nombre de Tsiganes en Bessarabie, le plus grand de l’Empire. Selon les donnés statistiques de Petr Keppen de 1852, les Tsiganes de Bessarabie constituaient le plus grand nombre (18.738 personnes) du total de la population tsigane de toutes les régions de l’Empire tsariste où la population totale de Tsiganes constituait 48.247 personnes. Le premier recensement général de 1897 donne un nombre de 8.636 Roms qui habitaient en Bessarabie sur une population totale de 1.935.412 habitants. C’était aussi le plus grand nombre de Tsiganes de tout l’Empire tsariste.

La chute des empires et les transformations politiques en Europe après la première guerre mondiale ont vu la Bessarabie devenir une région de la Grande Roumanie (de jure Royaume de Roumanie avec une monarchie parlementaire). Dans cette période de l’entre deux guerres, où la Bessarabie était rattachée à la Roumanie, une élite rom se créait pour la première fois : c’était l’Union générale des Roms de Roumanie. Peut-être parce qu’elle était une région frontalière, la Bessarabie n’a pas eu de filiale de cette Union. On l’a constaté grâce aux documents sur les activités des filiales, publiés par l’Union dans son hebdomadaire La voix des Roms. La crise politique et économique au Royaume de Roumanie et la montée de l’extrême droite n’ont pas laissé place au développement de cette élite. Même si le contexte politique européen de la période de l’entre-deux-guerres met en évidence la question des minorités, les Tsiganes de Roumanie n’étaient pas ou presque pas concernés.

Si pendant l’entre-deux-guerres les Tsiganes de Roumanie n’ont été au centre d’aucune politique spéciale, les choses ont changé fondamentalement pendant la seconde guerre mondiale. Le général Ion Antonescu, qui accède au pouvoir en 1940 et qui est un allié de Hitler jusqu’en août 1944, a été l’auteur avec son régime de ces changements terrifiants. Les Tsiganes, de même que les Juifs, ont été déportés et une partie exterminée en Transnistrie , territoire entre les rivières Nistru et Bug placé sous gouvernement civil roumain suite à un accord conclu entre Antonescu et Hitler en août 1941 à Tiraspol [1]. Précisons que la Bessarabie reste jusqu’en 1944 une région de la Roumanie, à l’exception de la période entre juin 1940 et juin 1941 où elle devient une république socialiste soviétique.

On constate selon les documents d’archives que le nombre de Tsiganes de Bessarabie déportés en Transnistrie était de 2237 personnes, sur un total de plus de 25 mille déportés de l’entièreté de la Roumanie. Et leur déportation a été effectuée pendant les mois du septembre et début d’octobre 1942. Beaucoup d’entre eux sont morts de froid et de faim. En ce qui concerne les Tsiganes qui ont survécu aux déportations, il est difficile d’estimer leur nombre. Les personnes qui ont survécu sont revenues après la guerre dans leurs villages ou villes. La Bessarabie n’était alors plus une région de la Roumanie mais la République soviétique socialiste moldave.

Pendant la période soviétique, il n’a pas existé de politique spéciale envers les Tsiganes, à l’exception du Décret de 1956 sur « L’initiation au travail des Tsiganes vagabonds » . Des décrets et mesures similaires ont été pris dans d’autres Etats satellites, tels que la Tchécoslovaquie (1958), la Bulgarie (1958), la Pologne (1952) et la Roumanie (1962) [2] En URSS et plus particulièrement en RSSM, la mise en œuvre de ce décret a commencé après quelques jours de sa promulgation. La presse idéologique parle du succès de ce décret déjà deux semaines après la promulgation.

Situation actuelle : les Roms et les non-Roms

La chute de l’URSS a donné naissance à de nouveaux Etats dont la République de Moldavie. Ces nouveaux pays sont en fait des anciennes républiques soviétiques qui ont déclaré leur indépendance après l’effondrement de l’URSS. Dans ce contexte, la Moldavie se retrouve seule à gérer ses problèmes identitaires, auxquels s’ajoute la diversité culturelle très complexe de ce pays. Les Roms participent à cette dernière. Pour la première fois, cette communauté est représentée par des organisations non-gouvernementales. Actuellement, en Moldavie, il y a une trentaine d’ONG roms mais seulement trois ou quatre d’entre elles sont actives. Les activités ciblées de ces ONG sont les projets de développement communautaire et des projets d’aide humanitaire pour des familles roms en grande précarité.

En termes de chiffres, le dernier recensement, qui date de 2004, nous donne un nombre de 12.271 Roms en République de Moldavie. Les ONG roms affirment que ce nombre est bien plus élevé – entre 200 mille et 250 mille personnes – car beaucoup de Roms de différents groupes ne se déclarent pas Roms. Le fait que deux évaluations aussi différentes puissent coexister illustre bien la difficulté de cerner les contours de la communauté des Roms. Cependant, il faut noter que le nombre avancé par les associations roms n’est pas fondé sur une base de données valide et semble très surévalué. La préoccupation du gouvernement moldave envers les Roms s’est manifestée à quelques reprises sous la forme d’arrêtés gouvernementaux concernant d’abord la culture des Roms de la République de Moldavie (1995) et ensuite l’amélioration de leur situation sociale, culturelle et économique (2001, 2006 et 2012).

« L’Arrêté Gouvernemental No. 131 du 16 février 2001 prévoyait les directions principales de soutien des Tsiganes pour les années 2001-2010 » ; celui du 21 décembre 2006 un « Plan d’Action avec les directions principales de soutien des Tsiganes pour les années 2007-2010 ». Les directions prioritaires de ces arrêtés sont l’éducation, la culture et la langue romani, la santé, etc. Le dernier arrêté gouvernemental en ce qui concerne les Roms date du 31 janvier 2012. Il encadre un plan d’actions pour soutenir la population d’ethnie rom de République de Moldavie pendant la période 2011-2015.

On remarque un intérêt envers les Roms de la part du Gouvernement moldave après les années 2000 au moment où, en République de Moldavie, plusieurs associations de Roms étaient en train de se constituer. Sur base de l’arrêté n°131 de 2001 et selon un projet gouvernemental de janvier 2003, a été créée la section d’histoire et culture des Roms de la République de Moldavie auprès de l’Institut des relations interethniques de l’Académie de sciences de Moldavie. Cette section constitue maintenant le groupe Ethnologie des Roms auprès de l’Institut du patrimoine culturel. C’est la première fois qu’existe en République de Moldavie un groupe de recherche formé suite à un arrêté gouvernemental.

En conclusion

La précarité sociale des Roms en Bessarabie relève une situation qui n’est pas singulière. Même actuellement dans beaucoup de pays cet état de choses n’a pas changé. Le nombre élevé d’ONG roms par rapport à la taille de la communauté peut être perçu comme un désir de rattraper le temps perdu à cause justement de leur impuissance juridique (esclavage, servage), le manque de volonté politique dans la période de l’entre-deux-guerres et la déportation pendant la seconde Guerre mondiale.

par Tatiana Sirbu